Mon 1er mai

9h00

Retour du marché, je fais la queue à la boulangerie où la France qui se lève tôt sert à celle qui se lève un peu plus tard ses croissants au beurre, ses pains au chocolat et ses ficelles craquantes à point. Devant la vitrine, un peu en retrait pour ne pas gêner le passage, des vendeurs de muguet. Ils sont deux. Le père et la fille. Lui la trentaine déjà fatiguée, elle six ou sept ans, un survêtement rose, une paire de bottes fantaisies, cheveux mi-longs bien peignés, tenus un serre-tête en plastique et les mêmes yeux que son père. Trop sérieux pour son âge. Des yeux qui se lèvent chaque fois qu’un client entre dans la boulangerie. Des yeux qui interrogent « Et vous ? Vous allez en prendre un brin ? » et qui se baissent, à chaque fois un peu plus déçus,vers les deux cuvettes de plastique vert où ils ont entassé leur récolte : des petits bouquets, serrés les uns contre les autres, deux feuilles et trois brins de clochettes attachés ensemble par un bout de fil à coudre. 

Tout à coup les choses se gâtent. A côté de la boulangerie (où la queue est momentanément bloquée par une représentante de la bourgeoisie locale qui prend son temps pour choisir ses macarons) il y a une boutique de fleuriste  et son propriétaire vient d’arriver. Pas content le propriétaire ! On n’entend pas ce qu’il dit, mais on devine qu’il est question de périmètre protégé et que les deux amateurs feraient bien de vider les lieux au plus vite. Le père résiste. Mollement. Essaie de s’accrocher, mais on sent bien qu’il a déjà cédé.

Ça y est, il a capitulé. Le fleuriste retourne à sa boutique. Le père se baisse, prend la plus grande des deux cuvettes. La petite veut l’aider, commence à soulever la seconde, la laisse glisser, la moitié de l’eau se renverse sur le trottoir en emportant en prime une dizaine de bouquets. Larmes ! Le père pose sa charge, récupère les fleurs et essaie de consoler la gamine.  En même temps, il se débrouille pour caler tous ses bouquets dans sa cuvette à lui, donne à sa fille celle qu’il a vidée et ils partent tous les deux vers le haut de la rue.

L’amatrice de macarons ayant, enfin, fait son choix, la queue avance raisonnablement vite et cinq minutes plus tard, je sors, mes baguettes sous le bras. Je les vois, à une cinquantaine de mètres, dans l’entrée d’une pharmacie. Les fleurs de nouveau réparties dans les deux cuvettes, la grande et la petite. Le fleuriste est sur le pas de sa porte. Je le connais, plutôt brave type dans l’ordinaire des jours et c’est sûr qu’en ce moment, pour lui non plus ce n’est pas très facile. Me salue au passage, commence à m’expliquer le pourquoi du comment. Coup de chance, une cliente entre dans la boutique. Alors vite, je fonce jusqu’à la pharmacie.

« Deux euros l’bouquet monsieur « ! Pas cher pour un brin de muguet et la fierté d’une gamine qui met ma pièce dans la main de son père avec un sourire de reine.

11h00

Dans la famille Chambolle on a les traditions dans le sang : Inimaginable d’oublier les chrysanthèmes à la Toussaint, le buis aux Rameaux et les œufs à Pâques. Et pas question non plus de ne pas manifester le Premier Mai vu que si, côté maternel, on ne plaisantait pas avec les fêtes carillonnées, côté paternel on était tout aussi sourcilleux dès qu’il s’agissait des symboles des luttes sociales. Je n’avais pas dix ans que je savais déjà que le Premier Mai c’était à cause des ouvriers français fusillés à Fourmies et des prolos américains  pendus à Chicago, sans parler de leurs cousins sabrés à Moscou, assommés à Berlin ou garrotés du côté de Madrid. Le Premier Mai, mon grand-père, le coiffeur, mettait une cravate rouge pour emmerder la réaction (qui s’en moquait pas mal vu qu’elle allait se faire raser la barbe couper les favoris chez son concurrent bien pensant) et il fermait l’après-midi en l’honneur de la journée de huit heures. Quant à mon père, le Premier Mai tous les ans il allait « à la Bourse » sauf que ce n’était pas le Palais Brognard mais la Bourse du Travail qui est un bâtiment beaucoup moins luxueux où on ne spécule pas sur les actions du CAC 40. Tout ça pour dire que, même si mon rouge d’origine a considérablement déteint pour virer au rose peu prononcé, en groupe en ligue, en procession, le Premier Mai je suis de ceux qui manifestent.  

Manif du genre paisible d’ailleurs. La technique moderne permettant la fabrication en grand nombre et à prix réduit de drapeaux bariolés frappés des divers  sigles syndicaux, on n’y voyait pas (je le dis avec regret) le moindre drapeau rouge. Pas de slogans non plus ! Quelques pancartes inspirées par les derniers rebondissements de la campagne électorale  et pour tout dire une ambiance plutôt gnangnan s’il n’y avait pas eu LE tambour. Un petit bonhomme, la cinquantaine bondissante, qui sautillait d’un bout à l’autre de la manif (entre six et sept cents personnes) en s’arrêtant de temps en temps pour risquer des roulements sur sa caisse claire. Du coup, inconsciemment, on relevait le menton, on tapait un peu plus énergiquement du talon, petit frisson martial traversait le cortège et moi je me fredonnais un refrain appris dans ma période vermillon (comme c’est loin tout ça)

«  Le voilà, le voilà regardez !

 Ils flottent et fièrement ils bougent

Ses longs plis au combat préparé

Osez, osez le défier

Notre superbe drapeau rouge

Rouge du sang de l’ouvrier

Rouge du sang de l’ouvrier »

Tu vois Grand-Père, je n’ai pas tout oublié. Il me reste des bouts de chanson.

23h00

Chaînes d’info en continu. Défilés syndicaux sans surprise avec deux très beaux numéros de langue de bois des secrétaires nationaux sur le thème donner ou ne pas donner de consignes de vote. Suit l’hommage du candidat Hollande à Pierre Bérégovoy, mort pour avoir cru que, parce qu’on s’était montré « responsable » on était à l’abri des boules puantes. Pauvre Béré. A quoi pensait-il cette après-midi là, au bord du canal ? A Joxe qui s’était moqué de ses chaussettes ? A Mitterrand qui l’avait laissé s’user jusqu’à la corde ? Aux Premiers Mais de sa jeunesse, quand, lui aussi, il chantait l’Inter et le Drapeau rouge ? Du coup  je trouve le discours de Hollande légèrement décalé. Et puis voilà Sarkozy, pas décalé pour un rond. Quand j’ai des doutes sur mon appartenance politique je n’ai qu’à l’écouter. Je sais que lui et moi on habite pas au même étage. Là, il soigne son public. Tout y passe. Un peu faible peut-être sur l’opposition drapeau rouge, drapeau tricolore. Henri Guaino aurait dû lui faire une note sur Lamartine inventeur de la formule et jamais égalé même si depuis 1848 on l’a souvent imité. Pour le reste, chapeau. Tout y est ! Le vrai travail, les faux chômeurs, les immigrés en trop, les fonctionnaires en moins, quitter Schengen et appliquer la règle d’or, Les Espagnols minables et les Allemands géniaux, les méchants syndiqués et les gentils patrons (pardon, entrepreneurs). Ebouriffant ! L’auditoire n’est pas en reste ! J’apprécie tout particulièrement la colère d’une manifestante tellement indignée par les innombrables abus de ces salauds d’assistés qu’elle en fait tressauter les deux rangs de perles offerts sans aucun doute par quelqu’un qui se lève tôt. Merci Nicolas, grâce à toi je sais que je suis toujours de gauche ! J’éteins et je vais me coucher. Demi sommeil avant de sombrer. Des images de la journée. Les foules en marche, les océans de drapeaux, le tambour, les candidats qui gesticulent et, effaçant tout ça, deux yeux trop sérieux au dessus d’une bassine de plastique vert.

 Chambolle

Share this article

Ce contenu a été publié dans Chambolle, Politique et Société, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

18 réponses à Mon 1er mai

  1. Nyaël* dit :

     » Deux yeux trop sérieux au dessus d’une bassine de plastique vert  » …..
    La vérité, toute nue …
    Un pays où les enfants ne sont plus vraiment des enfants …
    Il sufit parfois de quelques mots, pour nous ramener sur terre

  2. christian dit :

    J’aime bien cette technique narrative où les « choses vues » nourrissent la réflexion.

    Oui, notre enfance nous conditionne. Demandez confirmation à Makhno, à Arion et à tant d’autres.

    La technique des « choses vues » devrait mettre à l’abri des clichés, comme celui des deux rangs de perles tressautant sur la gorge d’une fan de Sarko. L’argent tressaute bien sûr autant dans la foule des soutiens de Hollande, mais comme on y est plus « tendance », on a juste le bon goût de ne pas aimer les perles.

    • picouss' dit :

      Eh oui, Christian.
      Sarko lui, n’aurait pas sorti deux euros.
      Il aurait fait un signe à ses cerbères pour dégager la piste, et aurait lâché « casse-toi, pauvre … »
      La France forte, quoi…

    • Guy dit :

      «  »" »L’argent tressaute bien sûr autant dans la foule des soutiens de Hollande »" »"l »

      « oui mais pas comme ça  » ;) souvenez vous Christian ! c’est ça la différence le PS c’est «  »" » Oui mais pas comme ça «  »"

      ça change tout forcément !

  3. Merci pour cette belle page.
    Par chez moi, les ‘indépendants’ qui vendent leur brin près du fleuriste, on leur fiche la paix quand ils ne vendent que du muguet… pas de compositions florales autour de quelques brins.
    Pour ma part et bien que n’ayant jamais adhéré de ma vie au PCF, c’est ne génréal à ses camarades que je leur achète mon brin.

    @ christian
    Par curiosité pure je suis allé à un rassemblement local de l’UMP. Ce que j’y ai vu en plus des gravosses emperlousées? De la haine à l’état pur. Viscérale.
    Dans mon camp, souvent, de la colère, certes très forte. Toute la nuance.

    • christian dit :

      Picouss’, Picouss’, quand on caricature il faut au moins tenter d’être drôle.

      Benjamin, vous me plaisez quand vous faites, vous, l’éloge de la nuance. Expert en nuance, vous saurez donc me dire : quand un journal juxtapose à sa une le portrait de Sarkozy et celui de Pétain, c’est de la colère ou de la haine ?

    • Le Chat dit :

      Je fais de nombreux reportages vidéos pour AUXERRE TV. Je rencontre partout les mêmes attitudes militantes.
      @Christian
      tu as raison « les rangs de perles tressautant sur la gorge » ce n’est pas spécifique ! LOL! Mais souvent l’image reçue est très dépendante du prisme dans laquelle on la regarde. LOL !

    • Guy dit :

      la nuance !!!!!!!!! c’est aussi la paille et la poutre non ?

      tu aurais vu la g….. de la nuance aurait dit Coluche ! ;)

      moi aussi j’ai vu de la haine ici ou là et même dans le regard de Mélenchon , et je l’ai écrit ici même !

    • La récupération du 1er mai par la droite il y avait un précédent: Pétain.

      Ce n’est ni de la colère ni de la haine. C’est de l’objectivité. Makhno nous a rappelé ce qu’était, historiquement, le premier mai.

      Sarkozy qui fête le premier mai, c’est un peu comme l’OAS qui irait se recueillir à Colombey

  4. ‘ ‘La journaliste Ruth Elkrief et son collègue Thierry Arnaud, qui couvre pour BFMTV la campagne de Nicolas Sarkozy, ont été pris à partie par des militants UMP à la fin du meeting du président sortant à Toulon, obligeant la chaîne à interrompre le direct pendant quelques minutes.

    Interrogée par l’AFP, Ruth Elkrief n’a pas souhaité « en faire une affaire », affirmant qu’il ne s’agissait de « rien de trop grave ». Mais elle a précisé que deux bouteilles remplies d’eau avaient été projetées sur eux, atteignant Thierry Arnaud au visage, et qu’une trentaine de militants « énervés » les avaient insultés.’ ‘
    _______________________

    En plus d’être haineux (ce que je disais plus haut) ils sont crétins. Parce que plus zélés que les sbires de Mazerolles pour les aider

    • Le Chat dit :

      Rien n’obligeait à interrompre ! Je regardais en direct. Je n’ai pas compris pourquoi BFM TV n’a pas montré ces fameux « excités » ? Quand on se dit la chaîne du direct c’était une belle occasion !

  5. pragmatique dit :

    voilà une note qui mérite de faire le sujet d’un cours pour nos éleves qui devenus grands un jour, sauront nous blamer de n’avoir pas résisté devant la politique du jour, tout juste tenté de la conduire au fil de l’eau!

  6. Makhno dit :

    Belle note. N’effet !

    Comme disait Louis : « Te souviens tu des yeux immenses des gamines »

    Dans le fond, « marxisse », « léninisse », tout ça, tout ça …

    Comme l’a si bien chanté le « pouète » Barbelivien : « Nul ne guérit de son enfance » (j’me comprends)

    Au nom de la mienne, y’a au moins un truc dont je suis tout à fait certain, c’est que je n’aimerai jamais les macarons.

    Merci d’avoir évoqué ces choses Chambolle, tout le reste n’est que littérature.

    Cordialement.

    • diablotin dit :

      Ni perles, ni macarons … Aucun mérite ! ….
      Je n’aime pas les perles qui doivent être portées pour garder leur orient , et aux macarons, je préfère les massepains, moins sophistiqués ( mais, faut reconnaître, tout aussi chers ! une petite folie …)

      Sérieusement, c’est sans doute cet aspect de l’inaccessible qui conduit beaucoup d’entre nous à envier ces choses-là (et à se priver pour les acquérir), comme toutes ces autres choses qui  » posent un homme » dans la « bonne société  »
      De l’habillage, du maquillage, en somme, pour entrer dans le moule
      Et, en passant, cela me désole de voir la société aussi avide de maquillage sous toute ses formes
      -
      Ces choses inutiles .. qui sont un paravent qui masque les manques réels . Ces choses qui ne manqueraient pas vraiment. Des marques d’appartenance ou de clan ?
      Des signes de fragilité si on en est dépendant ?
      -
      Heureusement, il y a (encore ?) des passeurs d’âme dans chaque camp
      Alors, même si leur voix a tendance à s’affaiblir, espérons un avenir meilleur

  7. Zizany dit :

    Beaucoup de choses suggérées dans cette page dense .
    Par delà tout ce que représente le 1er Mai et son brin de muguet, une scène insolite, mais sans doute plus révélatrice qu’il n’y parait
    Pour moi, c’est la première leçon que j’en reçois :

    Tout le symbole, présent, très fort ( c’est bien pour cela que l’on cherche maintenant à le récupérer) ….
    Et, en parallèle, ce petit fait tout ordinaire, mais bien réel : le fleuriste revendique  » son territoire  »
    Une contradiction majeure, en ce jour, mais si courante que le père abdique très vite
    (et première déception de l’enfant ?)
    -
    La vie broie souvent les plus faibles, et nous refusons de le voir .
    Comme si nous nous sentions tous un peu coupables de cette misère ( et nous le sommes sans doute : un peu, beaucoup ? où commence le confort, où finit la misère ? où se situe vraiment la solidarité vraie, celle qui n’est pas charité mal supportée ? Où est la justice ?)

    Laissons parler Chambolle :
     » Le fleuriste est sur le pas de sa porte ..
    je le connais, plutôt brave type, dans l’ordinaire des jours
    et c’est sûr qu’en ce moment ce n’est pas facile, pour lui non plus …. »
    —–
    Toute la différence qu’amènent les difficultés dans la vie de tous les jours .
    Brusquement, il n’y a plus de grands symboles, plus rien que la défense de ses intérêts
    Pire : Les spectateurs ne s’en mêlent pas, pris dans leurs occupations matinales .
    Les accuser serait à la fois trop facile et trop difficile

    C’est oublier que l’homme aussi est sensible aux variations de son environnement et que les moutons peuvent devenir des tigres, hélas !
    Les conditions « de température et de pression « , changent la donne ; mais notre raison peine à l’admettre : cela nous rappelle sans doute trop notre origine animale, ou nous rend trop dépendant de choses matérielles …

    Décidément, c’est difficile, mais salutaire, de lire un texte qui nous met en face de la r&alité …..
    —-
    On dira (pudiquement ou hypocritement ?) que chacun défend son beefteck …
    Nous ne sommes que des hommes, et ne voulons pas savoir ce que parfois un bon petit citoyen paisible peut être amené à devenir
    Pourtant …  » Si tous les gars du monde  » .. Si ….

  8. Chambolle@Christian dit :

    Sur lesle collier, le Chat a sans doute raison et si j’ai retenu cette image c’est que je l’attendais. Ceci étant je vous assure que je l’ai vu et entendu cette dame sincèrement indignée et si j’ai gardé les rangs de perles c’est que le discours était tellement caricatural que si je l’avais reproduit (toujours le prisme) il me semble que je serai tombé, pour de vrai, dans l’imagination. J’ajoute que (mon goût pour les dyptiques) elle répondait au tambour et au quarantehuitard, eux aussi un peu caricaturés,mais avec plus de tendresse puisque je suis de leur famille.

  9. Chambolle dit :

    Mea culpa, j’ai fait sauter dans la version définitive l’image du quarante huitard (ce qui prouve mon absence d’objectivité)

  10. picouss' dit :

    à Christian,
    « Picouss’, Picouss’, quand on caricature il faut au moins tenter d’être drôle. »

    La France forte, un sketch de Sarko pourtant …

Laisser un commentaire